Hassan et Marc à l’affiche : les coptes dans le cinéma égyptien

Par Tony Gamal Gabriel

Les coptes seraient-ils interdits du cinéma égyptien? C’est à croire tant ils en sont absents. Mais à creuser un peu, on se rend compte que, bien plus que la censure, le manque de rentabilité du sujet et l’obscurantisme religieux, en sont les principaux responsables.

Affiche du film "Héliopolis", paru en 2009

Il existe bien sûr quelques films qui évoquent les questions qui se posent aujourd’hui à la communauté chrétienne d’Egypte. Ainsi, en 2009, Wahed Sefr (Un-zéro) soulevait l’épineux problème du divorce. Elham Shahine, star du cinéma égyptien, y incarnait une femme divorcée à qui l’Eglise refusait d’accorder une autorisation de remariage. La même année, Héliopolis, film indépendant plusieurs fois primé, abordait très rapidement l’immigration des chrétiens par le biais de l’histoire de Hany, jeune médecin qui tente de rejoindre sa famille au Canada.

Ces films cependant se comptent sur les doigts de la main.

Difficile en effet pour la question copte de trouver sa place dans le cinéma égyptien, dominé par les lois du marché. « Les films qui accordent trop d’importance à la question copte ne sont pas rentables », affirme dans un article Tarek El Chenaoui, journaliste à MBC. Il explique qu’en 2003, un film traitant de l’amitié entre un chrétien et un musulman avait engendré de très faibles bénéfices, malgré la grande popularité de ses acteurs. Plusieurs artistes avaient par ailleurs refusé de jouer le rôle du personnage chrétien sous prétexte que « le film ne plairait pas au public, pas habitué à voir des personnages principaux chrétiens ».

« Le cinéma égyptien est trop commercial, il ne va pas dans le fond des sujets. Lorsque la question de « minorité persécutée » est évoquée, elle est prise avec trop de légèreté. La société ne reconnait pas assez le drame de la situation chrétienne », regrette Salma Lotfy, jeune étudiante en droit.

La religion, un sujet sensible

Affiche du film "Baheb el Cima" (J'aime le cinéma), paru en 2004

Un autre obstacle important qui empêche le cinéma égyptien de traiter plus spécifiquement des problématiques coptes, est la réticence de l’Eglise à voir les problèmes de sa communauté dévoilée sur le grand écran.

La religion est en effet un sujet très sensible en Egypte. Chez les chrétiens, cette sensibilité semble être encore plus exacerbée par l’effet de minorité. Toute critique peut-être directement assimilée à du racisme antichrétien. Les personnages coptes immoraux ne sont tout simplement pas acceptés par la communauté chrétienne.

« L’obscurantisme est présent partout. Au sein des institutions religieuses chrétiennes et musulmanes se trouvent des gens qui s’opposent au libéralisme et à la modernité, qui sont hostiles aux arts, qui refusent d’admettre que la liberté de pensée est une valeur essentielle de la citoyenneté » déplore Riad Abou Awad, journaliste en charge de la culture au bureau de l’AFP du Caire.

C’est ce qui explique l’ampleur du scandale déclenché en 2004, par Oussama Fawzi et  son Baheb el Cima (j’aime le cinéma). Le film a crée la polémique en racontant la vie d’une famille chrétienne dans les années 1960, mettant en scène un père de famille très religieux, qui interdit à son fils d’aller au cinéma. Des manifestations avaient été organisées par des chrétiens, qui soutenaient la volonté de l’Eglise d’interdire la diffusion du film.

Plus récemment, le film de Hisham Issawi La sortie du Caire, a fait parler de lui lorsqu’un avocat chrétien, Michel Hanna, a porté plainte contre le réalisateur et l’acteur principal du film, les accusant « d’offense aux religions ». Le film présenté en décembre au festival du film de Dubaï raconte la relation d’un musulman et d’une chrétienne aux mœurs légères dont la sœur se prostitue et dont le beau-père est accro aux jeux d’argent.

Au sein du public égyptien, les réactions divergent : « Il faut des films comme Baheb el cima » affirme Mahmoud Mohamed, jeune étudiant en hôtellerie. « Les films égyptiens ne doivent pas toujours évoquer une seule partie de la population. Il faut que les gens sachent comment les chrétiens et les musulmans vivent » précise-t-il. Nayera Farag, 21 ans, comprend la position de l’Eglise : « Baheb el Cima expose la pratique extrémiste de la religion, pas la religion en elle-même. En tant que non chrétienne, je risque cependant d’avoir une fausse image de la religion« .

Mais pour Abanob Ehab, étudiant en ingénierie aéronautique, « L’art doit franchir les barrières et les tabous, donner son avis quel qu’il soit. Il ne faut pas enfermer les croyants dans une pensée unique et tuer la création. Une chose que l’Eglise refuse d’admettre, car elle pense qu’un avis en contradiction avec le sien risque de lui être nuisible« .

Les tensions confessionnelles sur la sellette

Affiche du film "Hassan we Morcos" (Hassan et Marc), paru en 2008

Ces dernières années pourtant, un thème en particulier trouve l’approbation du public. Celui de la dégradation des relations entre chrétiens et musulmans. Autrefois tabou,  les médias n’hésitent plus aujourd’hui à l’aborder, dès qu’un affrontement confessionnel se produit. Al rahina (l’Otage), sorti en 2006, est un des premiers films à évoquer l’importance de l’unité nationale à travers l’histoire d’immigrés clandestins installés en Europe.

En 2008, la dégradation des relations des communautés chrétiennes et musulmanes est le thème central du film de Rami Imam, Hassan we Morcos (Hassan et Marc). En tête d’affiche, deux icônes du cinéma égyptien : Omar Sharif et Adel Imam. Le premier joue un imam musulman, le second un prêtre copte. Pourchassés par des extrémistes de leur religion, les deux hommes se voient contraints de changer leur identité : le musulman devient chrétien et le chrétien musulman. Le film explore les préjugés, les non-dits qui minent la relation des deux communautés. Pour la première fois est montré à l’écran ce que tout le monde pense tout bas.

Globalement, le public a apprécié le film qui a beaucoup fait parler de lui. Mais Adel Imam a été critiqué pour avoir accepté de jouer le rôle d’un prêtre. Certains extrémistes sont même allés jusqu’à l’accuser d’apostasie.

Le film n’est que l’adaptation d’une ancienne pièce de théâtre intitulée Hassan we Morcos we Cohen, qui traite de la cohabitation des différentes communautés, juives, chrétiennes et musulmanes, dans le Caire des années 1930 et 1940. Ironie de l’Histoire : la société égyptienne ayant perdu sa communauté juive, Cohen n’est plus à l’affiche du film de 2004.

Plus que jamais il faut donc que l’Egypte accepte de faire face à ses démons. « Le cinéma doit aborder toutes les problématiques de la société. Cette question-là en particulier, les rapports entre chrétiens et musulmans, il faut la traiter, si l’on veut trouver une solution aux problèmes actuels » insiste Riad Abou Awad.

Dans un contexte marqué par d’importantes tensions confessionnelles, qu’il ne faut pas exagérer, mais qu’il ne faut pas minimiser, il ne reste plus qu’à espérer que « Hassan et Marc » restent encore longtemps ensemble à l’affiche.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s