Un auteur est-il fidèle à son traducteur ?

Par Lisa Beaujour

« Traduit par…»: derrière cette expression, on s’attend souvent à voir un nom bien précis, selon l’écrivain qu’on a choisi. En effet, un traducteur transpose généralement plusieurs œuvres du même auteur, quand ce n’est pas la totalité. Cette fidélité a de multiples raisons. Décryptage des liens singuliers qui se créent entre deux figures littéraires.

«La traduction d’un livre, pour un auteur, c’est sa voix dans une autre langue. Il a donc  intérêt à toujours garder la même. C’est un peu comme les doubleurs, au cinéma : quand un personnage change de voix, le public est perturbé», explique Jacques Ancet, poète reconnu dont l’œuvre a été récompensée par de nombreuses distinctions. A la fois auteur et traducteur, il connaît bien le rapport entre ces deux professions.

Il a traduit la quasi-totalité de l’œuvre du poète espagnol José Angel Valente, mort en 2000. «Nous avons pu nous rencontrer, et des liens personnels se sont ainsi créés. Les choses se sont vraiment très bien passées entre nous deux», raconte Jacques Ancet,Pour lui, la rencontre entre un auteur et un traducteur est importante. Elle permet de comprendre les allusions que fait l’auteur, et de résoudre d’autres questions de détail.

Une question de facilité… relative

Il est en général plus facile de traduire un auteur qu’on connaît bien. «Il y a une tonalité générale que l’on retrouve dans chaque œuvre du même auteur. On finit par s’habituer à sa manière d’écrire», explique Jacques Ancet, tout en précisant qu’un livre réussi est forcément être unique.

Pour  Anne Colin du Terrail, traductrice du finnois au français, cette aisance est moins évidente : «Ce n’est pas plus facile de traduire un auteur pour la deuxième fois. Même quand on a une bonne expérience d’un écrivain, tous ses livres sont trop différents les uns des autres pour que cela puisse nous aider». Elle a traduit la majorité de l’œuvre du Finlandais Arto Paasilinna. A fur et à mesure, les liens qu’elle a construits avec lui ont dépassé le cadre purement professionnel : «nous avons développé des rapports de camaraderie. En général, je lui sers d’interprète lorsqu’il vient en France». Anne Colin du Terrail explique que la règle, chez les éditeurs, est de garder le même traducteur tant qu’il n’y pas de raison d’en changer. C’est le plus simple.

Le choix du traducteur est crucial.  Il détermine la qualité d’une œuvre dans une langue. Anne Colin du Terrail et Jacques Ancet affirment d’une seule voix : «un traducteur peut ruiner une belle œuvre, mais il ne peut pas en sauver une mauvaise». Pour Jacques Ancet, la traduction d’un livre en développe les multiples facettes pas forcément manifestes dans sa langue originelle. « Les vraies traductions sont des œuvres à part entière, et peuvent être être meilleure que celle d’origine», explique-t-il.

L’éditeur vient jouer les trouble-fêtes dans la relation entre un auteur et  son traducteur. C’est le 3ème personnage de l’histoire, et il est omnipotent. C’est lui qui paie, donc c’est lui qui décide. Il s’occupe de tout : il règle les droits de traduction, d’impression, et l’édition. La traductrice Joséphine Bernhardt, embauchée en 2003 par l’éditeur l’Atalante, en a fait l’amère expérience. Elle a traduit trois romans de l’auteur allemand Andreas Eschbach., avant de rompre son contrat pour cause de litige avec l’éditeur à propos de la rémunération. Andreas Eschbach a donc changé de traducteur. «Il aurait pu changer d’éditeur s’il avait absolument voulu que je sois sa traductrice», commente Joséphine Bernhardt. « Mais il était très copain avec l’éditeur, et nous n’étions pas spécialement proches». Dans tous les cas, un auteur ne peut jamais imposer un traducteur contre la volonté de son éditeur. Dans le milieu littéraire, il y a donc deux types de relations possibles : l’écrivain peut être fidèle à son traducteur, mais il peut aussi être fidèle à son éditeur. A lui de voir qui il trahira.

Crédits: FlickR/CC/Merlinprincesse

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2 réponses à “Un auteur est-il fidèle à son traducteur ?

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