Battisti : le carnaval des intellectuels

Par Victoria Alvares et Camille Maestracci

Alors que le Brésil refuse toujours l’extradition en Italie de Cesare Battisti, les intellectuels des deux pays sont partagés et continuent de s’affronter sur son cas.  L’ex-militant d’extrême gauche, ancien membre des Prolétaires armés pour le communisme, a été condamné en Italie en 1993 pour quatre crimes commis dans les années 1970. Depuis sa fuite en France puis au Brésil, où il arrive en 2004, Battisti est l’objet d’altercations tumultueuses. En cause : l’obtention du statut de réfugié politique et le refus du Brésil de l’extrader en Italie, qui provoquent la colère de Rome.

Crédit photo: Flickr/CC/Mattbatt0

Cesare Battisti est-il un criminel commun ou un réfugié politique ? Les années de plombs en Italie sont-elles un régime d’exception ou une démocratie de droit ? Le Brésil peut-il être poursuivi par l’Italie jusque dans la Cour pénale internationale pour avoir refusé d’extrader l’ex-militant d’extrême gauche? Beaucoup de questions mais aucune réponse unanime. En Italie, comme au Brésil, les intellectuels s’insurgent mais défendent des positions contradictoires.

En décembre dernier, plusieurs centaines d’intellectuels et de juristes brésiliens ont signé des lettres en soutien à la décision prise par l’ancien président Luis Inacio Lula da Silva de ne pas extrader Cesare Battisti. D’après Rodrigo Guéron, docteur en philosophie et professeur à l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro (UERJ), la persécution de Battisti est issue d’une cause politique : « Les années de plomb étaient un moment d’exception politique. Il ne s’agissait plus d’un État de droit. La preuve est que le gouvernement italien utilisait des lois d’exception pour mettre en place la répression. Il est clair que Cesare Battisti est un prisonnier politique, et pas un criminel commun ». L’historien Giuseppe Cocco, partage le même avis et ajoute : « Battisti a été condamné par contumace et sans droit de défense. La décision brésilienne est technique et, en même temps, elle prend en compte le fort caractère politique caché derrière tout ça : Battisti a fait partie d’un mouvement politique dans les années 1970, dont la répression était mise en place par des lois spécifiques ».

Battisti, le terroriste ?

Côté italien, une grande partie de la population a exprimé sa colère suite à la décision brésilienne. Début janvier, des manifestations ont eu lieu en Italie exigeant le retour de Battisti afin qu’il soit jugé par la justice italienne. Par ailleurs, la détermination du président Lula a relancé le débat dans la presse et parmi les intellectuels. Beaucoup ont confirmé des positions fermes, même dans des journaux plutôt de gauche comme La Repubblica, ou du centre, comme La Stampa, où des journalistes ont fait connaître leur désaccord avec la résolution brésilienne. En France, Le Monde a publié le 15 janvier une tribune très sévère de l’écrivain Antonio Tabucchi. L’Italien y dénonce notamment l’attitude des intellectuels français, comme Bernard-Henri Lévy ou Fred Vargas, fervents défenseurs de Battisti, qui « se permettent si superficiellement de demander à l’Italie de mettre un voile sur [son] histoire tragique qui n’est pas encore éclaircie ».

Néanmoins, les intellectuels italiens ne partagent pas tous cette opinion. Dans le camps opposé, la plupart ont signé la lettre de 2004, en défense à Cesare Battisti, et continuent de plaider la cause de l’accusé. Certains, comme le romancier Massimo Carlotto, sont persuadés de son innocence. D’autres invoquent des raisons politico-historiques. C’est le cas de l’écrivain et architecte Gianni Biondillo, pour qui « l’Italie aussi a besoin d’un mouvement de pacification, sur le modèle de l’Afrique du Sud ou de l’Irlande, où les gens ont compris qu’à un certain moment, il y a des débats qu’il faut clore (…) A un moment ou un autre, il faut que l’histoire se termine ».

Ignorance et médias

Roberto Ferrucci, écrivain vénitien engagé, est d’avis qu’incarcérer Battisti serait « totalement idiot ». « Aujourd’hui, même s’il a fait ce qu’on dit, il a le droit d’être libre. C’était il y a plus de trente ans. Il a fait un parcours depuis » confie-t-il. Selon lui, l’Italie a encore besoin de se construire un ennemi politique de gauche, comme l’était le communisme après la guerre. Il ajoute que le climat actuel ne favorise pas l’information du public. « Tout est dans la simplification : Battisti ‘égal’ assassin. Le problème est que 70% des Italiens se forgent une opinion en regardant la télé où tournent en boucle toujours les mêmes images ; c’est un désastre ! ».

Au Brésil, Giuseppe Cocco, lui, estime que « le débat intellectuel est favorable à la décision de l’ex-ministre de la Justice Tarso Genro et à la décision ultime de Lula. Ce sont les médias brésiliens qui font campagne pour l’Italie et contre Battisti ». En effet, avec une position claire, même si elle n’est pas avouée, le Jornal Nacional (le JT de 20h de la TV Globo, qui a une audience moyenne de presque 1,8 million de ménages) a fait référence à Cesare Battisti comme un « ex-terroriste » à plusieurs reprises. Des reportages de la même chaîne montrent comment l’italien « [affectait] l’image du Brésil à l’étranger » et soulignent qu’«il y a plus de 60 ans que le Brésil assure une retraite tranquille à des criminels».

Un point de vue partagé par Mino Carta, fondateur du magazine hebdomadaire politique Carta Capital. Il estime qu’« héberger un criminel au nom de la souveraineté nationale est pathétique ». « Cette affaire est née de la grandiose erreur de Tarson Genro, alors ministre de la Justice, d’avoir considéré Battisti comme un exilé politique », écrit-il dans l’éditorial titré L’injustice fait mal du 10 janvier. Pour ce journaliste d’origine italienne, l’ignorance généralisée fut le grand problème dans l’analyse du cas Battisti : « On ne réalise pas la différence entre ceux qui prennent des armes pour faire face à la dictature et ceux qui les prennent dans le but avoué de renverser un Etat démocratique. (…) A ce moment, les gouvernants de la péninsule étaient une coalition de centre-gauche. Le président de la République était le socialiste Sandro Pertini et les leaders Aldo Moro, démocrate chrétien, et Enrico Berlinguer, communiste, s’apprêtaient à sceller un compromis historique », précise-t-il.

Le Parlement européen a voté le 20 janvier une résolution pour demander au Brésil de revenir sur sa décision de ne pas extrader Cesare Battisti vers l’Italie. La nouvelle présidente brésilienne Dilma Roussef a quant à elle adressé une lettre au chef de l’Etat italien confirmant à son tour la position de son prédécesseur. Malgré cela, l’ex-activiste italien reste en prison jusqu’à la décision du rapporteur de son procès, le juge Gilmar Mendes.  Le 27 janvier, 800 personnes ont signé une pétition pour la libération immédiate de Battisti, mais Mendes n’a pas encore prévu une date limite pour donner sa décision.Chez les intellectuels, la mobilisation pour Battisti continue mais doit désormais se faufiler entre les mailles de la censure.

 

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