Un regard franco-brésilien au coeur de l’Amazonie

Par Victoria Alvares

La Galerie W accueille, jusqu’au 22 février, l’exposition photographique Les Gardiens de l’Amazonie. Nous découvrons une Amazonie qui survit grâce à son peuple. Leurs savoir-faire et pratiques traditionnelles exploitent la forêt en même temps qu’ils la préservent. Un regard croisé d’Antoine Olivier et JL Bulcão, un designer français qui habite au Brésil et un photographe brésilien vivant en France depuis 13 ans.

C’était en août 2009. Le graphiste Antoine Olivier venait d’apprendre que son projet de photographier l’Amazonie était approuvé par la bourse Sappi Ideas that matter. Il ne lui restait que quatre mois pour toute la production et la mise en œuvre de la campagne qui avait pour but d’aider l’association Autres Brésils. Antoine se lance donc dans cette aventure avec le photographe JL Bulcão.

Pendant deux mois, ils envoient des dizaines de mails et passent des heures au téléphone pour rentrer en contact avec ‘les gardiens de l’Amazonie’. Le binôme cherchait des acteurs du commerce équitable qui travaillent en harmonie avec la vie de la forêt. Quatre sujets émergent de cette thématique : les seringueiros de Xapuri dont le latex sert dans la fabrication de préservatifs, le guarana des indigènes Sateré-mawé, les cueilleurs d’açai d’Abaetetuba et les casseuses de noix de babaçu.

Les seringueiros dans la fabrication de préservatives
Octobre 2009. Les photographes partent au travail avec le seringueiro à minuit. La forêt enchante autant qu’elle effraie. Les photographes suivent le cabloco dans une petite route sauvage, qui marche sans peur ni fascination. Les bruits nocturnes ne l’impressionnent plus.  Le caboclo est équipé d’une petite lanterne et de sa cabrita (l’outil nécessaire pour tailler en diagonal les hévéas afin d’extraire la sève). Il cherche des arbres auxquels sont attachés des petites gouttières et des gobelets. Dès qu’il a fini, ils rentrent tous les trois dormir un peu.

A midi, Antoine, Bulcão et le caboclo sont de retour au Seringal Cachoeira. Il fait très chaud et humide. Le natif de l’Amazonie récupère dans les gobelets le lait végétal qui s’est écoulé tout au long de la nuit. Tout le latex recueilli est préservé avec de l’ammoniac pour qu’il ne coagule pas. Sa destination: l’usine de préservatifs naturels Natex. L’entreprise travaille en collaboration avec environ 700 familles de seringueiros, qui fournissent en moyenne 500 000 litres de latex in nature par an.  « Ils continuent à faire ce qu’il savent faire sans être exploités”, remarque Bulcão. 

Se déplacer en Amazonie: par la terre, sur l’eau et dans les airs
Après 3 jours dans le Seringal Cachoeira, le tandem laisse le Xipuri à destination de Manaus. Pour se rendre à Rio Branco, ils font plus de 200km de route, puis prennent l’avion pour rejoindre leur prochaine thématique: le guarana des indigènes Sateré-Mawé. Pendant le vol, Antoine est surpris par le paysage dévasté. Pour la première fois, il voit les conséquences de la déforestation par le feu, qui détruit la forêt depuis 20 ans. Ils atterrissent sur les rives du Rio Negro. Au port fluvial, Antoine et Bulcão cherchent leur nouveau moyen de transport. Ils embarquent dans le Nova Aliança, un bateau à trois étages. Le voyage était censé durer huit heures.  » On sait que le temps en Amazonie passe différemment, mais nous avions commencé à trouver ce retard un peu bizarre. En fait, on ne trouvait plus le capitaine ! Il s’était caché pour dormir un peu. Du coup, le bateau ne pouvait pas accoster « , raconte Bulcão en rigolant. Finalement, après 18 heures passées dans le Nova Aliança, Bulcão et Antoine arrivent au Port de Parintins, où ils sont accueillis par deux chefs de la tribu Sateré Mawé: Eudes et Obadias. Après avoir chargé quatre barils contenant 240 litres d’essence dans la vedette du chef du village de Nova União (Obadias), les quatre hommes partent vers Guaranatuba.

Il fait nuit. Seule la lune éclaire le fleuve Andira au cours de ce trajet de trois heures et demi à contre courant. Le bruit du moteur empêche toute conversation. Une tempête tropicale débute pendant qu’ils s’enfoncent dans la forêt. Obadias tient le bateau. Il plisse les yeux pour mieux discerner le chemin parmi la pluie et les éclairs.  » Là, mes cheveux sont devenus gris « , avoue Antoine.

Le warana, guarana des Sataré-Mawé
A l’arrivée, ils sont tous épuisés. Dans la maison rurale, il n’y a pas de matelas, que des hamacs. Malgré la fatigue et les 25 heures de voyage, la nuit n’a pas été facile. “J’ai eu de la fièvre toute la nuit, et Bulcão s’est réveillé avec de la diarrhée”, raconte Antoine. Heureusement, dans leurs bagages, au-delà de cinq appareils photos et de 60 boîtes de film, ils ont aussi amené des médicaments. Une fois remis des maladies, le binôme retrouve l’enthousiasme et repart photographier les activités indigènes. 

En route vers la troisième étape du projet : l’açai
Paritins semble lointaine. Les photographes partent en bateau vers Santarém, un important centre urbain sur la rive du fleuve Tapajos. Arrivés au port, le binôme prend un avion pour Belém, la capital de l’Etat du Para, et ensuite ils suivent le voyage jusqu’à Abaetetuba. Là-bas, les photographes observent la gestion durable des açaizeiros.

 » Il y a plus de 100 familles riveraines qui vivent dans la varzea. Elles se sont associées à la coopérative  fruitière de Abaetetuba (Cofruta), qui possède la certification de l’Institut de l’écomarché suisse (IMO). Aujourd’hui leurs revenus sont issus de l’encouragement de la replantation et de la récupération des zones détériorées par l’extractivisme « , explique Bulcão.

Les casseuses de Babaçu
Les deux photographes changent pour la dernière fois de paysage en Amazonie. Ils laissent derrière eux les terres inondées des açaizais pour retrouver les terres hautes des babaçuais du Para et du Tocantins. Ce sont des réserves de palmiers vivaces, qui adorent la lumière. Les casseuses de noix de babaçu constituent un mouvement essentiellement féminin dispersé entre l’écosystème de la forêt amazonienne et celui du cerrado ou de la caatinga. Elles marchent en groupe durant des kilomètres à la recherche des fruits des palmiers tombés par terre, avant de s’assoir en rond au sol pour commencer à fendre le coco, tout en chantant.

Bulcão et Antoine ont pu comprendre toute la richesse du fruit ainsi les diverses usages des différentes parties du coco. Néanmoins, cette activité est en crise à cause des terres des grands fermiers. Bulcão lance un appel : « Il leur faut un soutien de la part de la société civile. Des initiatives qui leur permettent de continuer avec l’extraction traditionnelle du babaçu en respect avec l‘environnement « .  » Leur habilité est incroyable. C’est vraiment dommage que ces familles ne reçoivent pas un prix juste pour leur travail. Il faudrait les implanter dans  des réseaux de marché solidaire et de commerce équitable « , regrette Antoine.

Après un séjour de 5 semaines dans la forêt : plus de 22 000 photos à trier. Un chiffre qui étonne, mais se justifie : « Moi, j’avais un regard vierge. Je m’émerveillais au fur et à mesure que je découvrais l’Amazonie. Bulcão fait de la photographie depuis 20 ans, donc il la connaît bien, mais il voulait franchir la barrière de l’Amazonie avec toute ses couleurs pour la photographier en noir et blanc « . Les défis ont été accomplis et sont vérifiables dans le livre et l’exposition  Les Gardiens de l’Amazonie.

Notes

1.Seringueiro: récolteur de latex.

2.Seringal: exploitatation d’héveas.

3.Açaizais: exploitation d’Euterpe Oleraceae, espèce originaire de l’Amérique du Sud.

Photos: Antoine Olivier et JL Bulcão.

Écoutez les sons de l’Amazonie:

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