Le cinéma numérique, un scénario catastrophe ?

Par Camille Maestracci

Plus d’un tiers des salles de cinéma françaises est déjà passé au numérique. Si les grandes salles distribuent déjà les lunettes bicolores, les salles indépendantes, elles, voient rouge.

Vous n’avez pas vu Avatar ? Attention, il y a une chance sur quatre pour que vous mentiez ! Avec près de 15 millions d’entrées en France – presque un quart de la population française – ce fût le plus gros succès de tous les temps et la consécration du film en trois dimensions. Fini la projection photochimique, la révolution technologique arrive désormais sur grand écran. Pour les salles de cinéma, le block buster de James Cameron a été l’élément déclencheur dans le passage au numérique. UGC par exemple, qui n’était pas encore équipé au moment de sa sortie, s’en est mordu les doigts et a vite rectifié le tir pour la sortie d’Alice au pays des merveilles, quelques mois plus tard, en 3D cette fois-ci…

Une révolution qui coûte cher

Aux Etats-Unis, où l’innovation a été poussée par les majors hollywoodiennes, la transition est largement entamée. La France, elle, a les pieds dans le plat. Mais il ne s’agit pas seulement de remplacer la vieille bobine par un disque dur. Comme toute révolution, celle-ci n’échappe pas à la vieille tradition d’une bataille politique. Plus qu’un enjeu technique ou esthétique, le problème est avant tout financier. Avec un coût entre 60,000 et 90,000 euros en moyenne (selon le Comité de concertation pour la diffusion numérique en salles), le nouveau matériel met les petits exploitants[1] dans une situation inconfortable. « Cela a inquiété tout le monde quand on a vu à quel point ça coûtait cher », indique Françoise Bévérini, déléguée générale de l’association des Cinémas indépendants parisiens (CIP). Stéphane Landfried, de la Fédération nationale du cinéma français (FNCF), puissant syndicat qui rassemble l’immense majorité des salles de l’hexagone, témoigne de cette inquiétude : « l’exploitation est un secteur très lourdement endetté qui ne dispose pas de cette capacité d’investissement ; d’autant qu’il n’est pas sûr que le numérique engendre une augmentation des recettes ni de la fréquentation ».

Le débat est ouvert : comment financer un tel investissement alors que la concurrence est déjà rude avec les grands groupes[2]? Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) a tranché. Dans la loi du 30 septembre 2010 relative à l’équipement numérique du cinéma, il est prévu que les salles bénéficient de contributions des distributeurs[3], appelées VPF (virtual print fees), pour financer leur équipement. La logique est la suivante : le remplacement de la pellicule de 35mm par un support numérique va épargner aux distributeurs les coûts de tirage des copies, leur garantissant d’avantageuses économies. Ce sont ces mêmes économies qui serviront à soutenir l’investissement des exploitants dans le matériel numérique. Commencent alors les hostilités. « C’est un effort de solidarité totalement inédit qui, pour être honnête, nous a été imposé », signale Julien Rouch, de l’Association des producteurs de cinéma (APC), « un secteur accepte de reverser son économie à un autre secteur pour financer son équipement, alors que lui-même n’en sera pas propriétaire in fine ». Du côté des petits exploitants, on voit les choses autrement : « s’ils passent au numérique tous seuls et que les salles ne sont pas équipées, ils ne pourront pas sortir leurs films ; donc leur économie, ils ne la feront pas » rétorque Françoise Bévérini.

Les petites salles en danger

Le principe des VPF suscite par ailleurs une certaine méfiance. Il existe un risque pour que la programmation soit touchée par un jeu pervers des acteurs, d’un côté comme de l’autre. Comme les contributions fonctionnent par film et par salle, on pourrait envisager, d’une part, que le distributeur fasse pression pour prolonger la durée d’exploitation d’un film. Les contributions n’étant redevables que pendant les deux premières semaines d’exploitation après la sortie nationale – hors circuit en continuation[4] – le distributeur, une fois payée sa dette, profiterait au maximum des recettes engrangées par les entrées de son film. Ou pire, il pourrait exiger la programmation de tel ou tel film comme condition à sa contribution. Dans les deux cas, cela nuirait gravement à la diversité culturelle du cinéma, jusqu’ici fièrement revendiquée en France. D’autre part, les exploitants, eux, auraient tout intérêt à varier leur programmation pour bénéficier d’un maximum de VPF. Un tel raisonnement accélèrerait la rotation des films, mettant en danger le marché et en particulier les films «porteurs», dont le succès s’installe dans la durée. Si la loi prévient théoriquement ce type de comportements déviants, en pratique, le danger subsiste. Pour Julien Rouch, « le versement du VPF est intrinsèquement lié à la programmation et l’on peut très légitimement penser qu’à un moment donné il y aura des conflits d’intérêts ».

Au Max Linder, à Paris, pas d’inquiétudes de la sorte. Le cinéma, équipé depuis 2006 grâce à un financement par tiers-investisseur[5], une partie de fonds propres ainsi que des aides de la région et de la Ville de Paris, n’a pas modifié sa programmation. Claudine Cornillat, la responsable, assure que « les contraintes avec les distributeurs sont les mêmes ». Entre les lignes, la directrice pointe la concurrence avec les grandes salles, une donne qui ne changera pas avec le numérique. Les cinémas indépendants payent cher cette « priorité aux gros circuits » que déplore Françoise Bévérini. Une situation qui, confie-t-elle, se nourrit des petits arrangements entre distributeurs et exploitants. Un établissement achète par exemple un film, qu’il accepte de laisser un certain temps à l’affiche, tandis que le distributeur s’engage à ne pas distribuer de copies aux concurrents de la zone.

Dans la course au numérique, les derniers ne seront pas les premiers. En plus des difficultés liées au financement ou aux éventuels conflits d’intérêts, les petits exploitants risquent de souffrir encore plus de la concurrence pendant la phase de transition. La compétition va être particulièrement dure lorsque tous les gros complexes seront équipés et qu’il ne restera plus que les petites salles à la traîne. Ne serait-ce que pour une question de disponibilité du nouveau matériel ; à l’heure où le parc des salles nationales est en pleine mutation, « les fournisseurs sont surchargés de demandes » proteste Claudine Cornillat, « la priorité est donc aux grosses commandes ». Il aura ainsi fallu plus de neuf mois au cinéma Max Linder pour s’équiper. A la FNCF, on table sur la fin 2012 pour parvenir à un équipement complet du parc. Pour les petits exploitants, si le progrès a plus le goût d’une fatalité, il est trop tard pour rembobiner.


[1] Au bout de la chaîne, les exploitants sont ceux qui projettent le film : les salles de cinéma

[2] UGC, Europalace (Gaumont/Pathé), MK2,

[3] Achète le film aux producteurs et le revend au exploitant

[4] Lorsqu’une même copie passe d’une salle à une autre

[5] Entreprise privée qui finance l’équipement de l’exploitant contre récupération de ses VPF

Crédit photo: Flickr/CC/Far0_RC1

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