Femmes de dictateurs : toutes les mêmes ?

Par Sybile Penhirin

Ben Ali, Moubarak, Kadhafi… et bien d’autres encore .  Après les « révolutions » du monde arabe, les dictateurs reviennent sur le devant de la scène. Existe-il un profil type de dictateurs ? et qu’attendent-ils de leurs femmes, maitresses ou concubines? Diane Ducret détaille et analyse les relations des despotes du XXe siècle avec la gent féminine dans son essaie  « Femmes de dictateurs » ( 19, 95 euros, 356 pages, édité chez Perrin).   De Mao à Mussolini en passant par Hitler, Staline, Salazar, Bokassa ou encore Milosevic, l’historienne livre des portraits aiguisés de ces hommes qui ont transformé l’histoire. Existe-il des similitudes entre tous ces dictateurs et ceux dont on parle actuellement ? Les femmes de dictateurs ont-elles changé d’image ? Interview.

Quand on parle de dictateur aujourd’hui, on pense, à Kadhafi.  « Le mec »,  comme on le surnomme en Libye, prête attention aux femmes. Il a permis à la femme libyenne de s’émanciper, il s’entoure d’une garde personnelle  féminine (« les amazones »), il organise des conférence ne s’adressant qu’à la gent féminine… D’un autre coté, il est souvent présenté comme un dictateur sanglant et sans pitié. Comment expliquer ce comportement ambivalent ?

On retrouve ce comportement paradoxal chez la plupart des dictateurs. Au delà du pouvoir militaire, un dictateur a besoin de séduire politiquement les femmes. En fait, sa relation avec les électrices est toujours ambiguë : d’une part, il se présente comme le sauveur de leur honneur (ndlr: Kadhafi permet aux femmes de retourner à l’école, d’acheter librement la pilule pour les femmes mariées, etc.), d’autre part, il tente de dégager l’image de la virilité suprême. Pourquoi ? En se montrant protecteur, le dictateur conquiert les femmes. En s’exposant avec des femmes qui sont acquises à sa cause, le dictateur touche le cœur des hommes,  qui le voient alors comme un exemple de virilité.   Cette dialectique entre rôle paternaliste et virilité suprême est essentielle pour le pouvoir du dictateur.
Une illustration concrète peut être trouvé dans une visite du colonel à Rome en 2009. Il a alors demandé à rencontrer une assemblée de centaines de femmes :  il était dans son rôle de père protecteur. Parallèlement, cela lui a permis de mettre en avant ses atouts de virilité, car, implicitement, il a dit au reste du monde: si plus de deux cent femmes sont là à m’acclamer et à m’applaudir c’est que je suis supérieur à vous. Finalement, indirectement, le message cible les hommes ; puissant auprès des femmes, il apparaît comme le leader incontestable. Il y a quelque chose de très archaïque, c’est une relation animale où Kadhafi est le mâle dominant.

Un dictateur est-il, de fait, plus sensible aux critiques qui ciblent la virilité du mâle dominant  qu’à celles portant sur sa politique ?

En effet, les attaques ressenties comme les plus virulentes pour les dictateurs sont souvent celles touchant à leur virilité ou à leur sexualité. Par exemple, les ennemis d’Hitler avaient lancé une chanson « Hitler has one ball » dont l’objectif était de tuer sa réputation virile et de casser l’image de fertilité qu’on attribuait au führer.
Un autre exemple pourrait être trouvé dans une biographie qui a été faite sur Saddam Hussein par un Koweïti. Dans son livre, l’auteur affirme que Saddam a participé à des films pornographiques gays et qu’il n’aimerait donc pas (que) les femmes. Ces attaques de « dévirilisation » du dictateur, reprises par la CIA, visent avant tout son pouvoir et son aura politique. Elles peuvent être très déstabilisantes pour l’homme politique car elles remettent en cause l’image qu’il s’est construit.

Récemment, on a aussi beaucoup entendu parlé de Leila Trabelsi ou Suzanne Moubarak. Voyez-vous une différence entre ces femmes de dictateurs contemporains et celles dont vous parlez dans votre livre ?

La différence est incontestable. Avant, les femmes de dictateurs étaient plutôt dans l’ombre de leurs maris. Elles leur étaient dédiées jusqu’à la mort. On observe cependant un changement de comportements dès Elena Ceausescu et Jian Quing (la quatrième femme de Mao). A partir de cette période,  les épouses ou maitresses des dictateurs vont vouloir, elles aussi, acquérir le pouvoir et être à part égal avec leurs hommes. Au lieu d’être dans l’ombre, elles vont vouloir s’exhiber. Aujourd’hui, Leila Trabelsi, Suzanne Moubarak ou Simone Gbagbo s’inscrivent dans cette lignée. Chacune a créé son propre réseau (surtout des réseaux financiers). Elles contrôlent surtout les domaines économiques et ceux de la communication.  Parallèlement, ces femmes cherchent à s’exhiber et font attention à cultiver une image de femme providentielle. Leila Trabelsi dirigeait, entre autres, l’Organisation de la femme arabe qui lutte pour l’indépendance des femmes. Quant à Suzanne Moubarak, elle a reçu des dizaines de récompenses humanitaires pour ses efforts en matière d’éducation et de lutte pour le droit des enfants.

Existe-il aussi une évolution dans le comportement des dictateurs ?

Depuis la chute des régimes dictatoriaux hérités du communisme, les dictateurs ont été mis au ban de la diplomatie internationale.  Ils doivent aujourd’hui faire belle figure et apporter des preuves de liberté individuelle suffisantes pour ne pas être entièrement exclus de la communauté internationale. Aujourd’hui, les échanges financiers et commerciaux internationaux sont trop importants pour qu’un dictateur puisse régner en se coupant complètement du monde. Les despotes ne peuvent donc plus être entièrement maîtres chez eux… Et on retrouve encore une fois l’utilisation de la gente féminine : pour faire bonne figure, certains se servent de l’image de leurs épouses. C’est comme si les femmes, et plus particulièrement la promotion de leurs bonnes œuvres étaient, pour ces dictateurs modernes, une sorte de caution morale et humaniste à présenter au reste du monde. De nos jours, on parle beaucoup moins du pouvoir d’un seul homme, comme c’était le cas pour Hitler, Salazar, ou Franco, et plus souvent d’un couple.

Une femme dictateur, est-ce possible ?

Il n’y en a jamais eu dans l’histoire.

Pourquoi ?

Dans certaines régions du monde la femme n’a tout simplement pas eu accès aux tremplins permettant d’acquérir le pouvoir. Par exemple, en Amérique Latine, où les dictatures ont longtemps été militaires, la femme était d’emblée exclue ! ( ndlr : ce n’est que récemment que les femmes ont été autorisées dans l’armée) .
Au Moyen Orient, c’est surtout une question de religion. Dans les pays musulmans, la femme a rarement été propulsée sur le devant de la scène politique.
Concernant  les autres régions, je pense qu’il n’ a pas existé, jusqu’à aujourd’hui, ce type de personnalité chez une femme.  Elles ont été  proches de dictateurs mais surtout derrière lui, dans l’ombre. Elles voulaient régner  à côté de leurs maris mais aucune n’a manifesté son désir de s’exposer directement et d’exercer un pouvoir sans partage, sauf peut être Jian Quing …

En quoi une femme dictateur serait différente d’un homme dictateur ?

Je pense qu’elle serait encore plus cruelle. Dès que ces femmes de dictateurs ont eu du pouvoir, la guerre, avec les autres femmes surtout, a été sans pitié. Il y a eu beaucoup de jalousie, surtout lorsque cela concernait la beauté ou les relations amoureuses. Quand Eva Ceausescu ou Jian Quing voient une femme arborant de plus beaux vêtements qu’elles, elles la font emprisonner.
Si jamais un jour, une femme devient dictateur, elle serait surement un stratège plus fin que son homologue masculin, et donc plus difficile à contrer.

Comment avez vous eu l’idée de vous intéresser aux femmes des dictateurs ?

En étudiant les dictateurs, je me suis rendue compte qu’on ne parlait pas ou que très peu des femmes qui les entouraient. Pas les mères et les sœurs mais les femmes dont ils ont décidé explicitement de s’entourer. Elles ont été très importantes dans la vie de ces hommes! Mussolini passait son temps à courir derrière ses maîtresses et à faire attention à ce qu’aucune d’entre elles ne se croisent. Cela m’a intrigué et  j’ai essayé de comprendre l’engouement de ces femmes du XXème siècle, des femmes éclairées, auprès de ceux qu’on présente souvent comme des monstres. Ensuite, j’ai souhaité  qu’il y ait une unité géographique et temporelle: la seconde guerre mondiale, les dictatures qui la précèdent et qui en découlent. Je ne voulais pas que mon livre se résume à une galerie de portraits sans rapport les uns avec les autres. Dans le livre, les personnages peuvent se croiser, se retrouver l’un chez l’autre…

Pourquoi avoir choisi cette époque ?

Pour une question d’archives surtout. Je ne voulais pas que mon œuvre soit un roman mais un véritable travail d’historien.

Comment vous êtes-vous organisée pour ce premier livre ?

J’ai parcouru différents centres internationaux d’archives à Moscou, Rome, Berlin (ndlr : l’auteur parle couramment italien, allemand, anglais et portugais). J’ai lu les biographies les plus sérieuses,  j’ai recoupé toutes les sources que je trouvais, j’ai exploré les différents journaux intimes des dictateurs, de leurs proches, j’ai retracé leurs correspondances…
Après, il a fallu travailler dans la dentelle pour coudre ensemble les divers témoignages et faire de l’anecdote tout en ayant une vision géopolitique globale du pays. De bout en bout, cela m’a pris deux ans.

Pensez vous écrire un livre sur les femmes des dictateurs actuels ?

Je prépare une prochaine œuvre sur les dictatures contemporaines du monde arabe et de l’Amérique Latine.  Je vais surtout étudier les relations de Castro, Pinochet, Khomeiny, Saddam Hussein… et de « leurs femmes ». J’avais commencé à préparer ce nouvel ouvrage avant que les régimes tunisien ou égyptien ne s’effondrent.  Je ne compte pas me pencher sur le cas de Moubarak, Kadhafi ou Ben Ali. Je pense ne pas avoir assez de recul et c’est très difficile d’avoir des témoignages objectifs sur ces hommes.

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