Devoir de mémoire ou droit à la fiction?

Par Tony Gamal Gabriel

Débat animé par Yves Chemla, en présence de Mohamed Aissaoui, Rodolphe Alexandre, Roland Brival, Alain Foix, Simone Schwartz-Bart- Chantal Spitz

Devoir de mémoire ou droit à la fiction? Telle est la question que l’on se posait vendredi à l’auditorium du centre national du livre. Pour y répondre, des auteurs d’outre-mer. L’enjeu pour eux? Savoir s’il est possible de se libérer d’une histoire complexe pour atteindre l’universalité littéraire.

La langue, simple convention sociale?

Pour des artistes venant d’outre-mer, la question de la langue est une question vitale. Sans surprise, c’est donc le premier sujet dont on a parlé. Pour ces écrivains, les mots ne sont pas qu’une simple convention sociale permettant aux hommes de communiquer. Ils traduisent des réalités sociales et culturelles complexes fortement marquées par le multiculturalisme. Ainsi, les romans de Roland Brival sont un mélange de français, d’anglais et d’espagnol. Une manière de transcrire sur le papier les différentes influences qui composent la culture Haïtienne.

De même, si le français est la langue première de Chantal Spitz, la langue tahitienne a toujours été très présente dans son esprit. A tel point qu’il lui est impossible d’utiliser certains mots en français, comme ‘lait de coco’ par exemple. « En Français, ce mot n’a pas de gout, tandis quand tahitien, il retrouve toute sa saveur et son odeur » confie l’artiste.

Se libérer de l’Autre

Pour ces artistes originaires de territoires anciennement colonisés, la libération du regard de l’autre est quelque chose d’essentiel. « On a tellement écrit sur nous que l’on ne sait plus qui nous sommes vraiment. Notre mémoire, c’est la mémoire des autres » explique Chantal Spitz.

A travers leurs œuvres, les écrivains essayent donc de libérer leur peuple de l’image idéalisée et stéréotypée dans laquelle ils sont enfermés. Dans son second roman, Chantal Spitz a donné la parole aux marginaux de Tahiti. On est bien loin de l’image « d’enfants, qui font toujours la fête« , qui selon l’écrivain colle à la peau des polynésiens.

Pour Roland Brival, les sociétés d’outre-mer qui étaient des sociétés orales se sont lancées à la conquête de l’écriture lorsqu’elles ont réalisées que l’écriture entre les mains du colonisateur était une arme redoutable. Pour combattre ce dernier il fallait à son tour maitriser cette arme. Pour écrire sa propre histoire, une contre-histoire.

Devoir de mémoire, droit à la fiction?

Le droit à la fiction ne sera acquis que lorsque le devoir de mémoire sera accompli, affirme Roland Brival. « Le roman historique est nécessaire, il faut que nous écrivions notre propre histoire ». Un processus pédagogique pour dire « voilà qui nous sommes« . Ce n’est qu’une fois que les peuples d’outre-mer auront fini d’écrire leur propre histoire qu’ils pourront explorer en toute liberté l’écriture contemporaine.

Mais pour Mohamed Aissaoui, le devoir de mémoire et le droit à la fiction ne sont pas incompatibles, ils sont même complémentaires. Son livre, l’Affaire de l’esclave Furcy (Gallimard, 2010), qui raconte l’histoire vraie d’un esclave du XIXème siècle qui cherche à gagner sa liberté par la justice, en est la preuve flagrante. Il cite Ellie Wiesel, pour qui « le roman peut venir au secours de l’histoire« . L’écrivain se transforme ainsi en historien qui doit alors « raconter la réalité sans la travestir« . Un phénomène qui prend tout son sens lorsque l’on écrit à propos des esclaves, privés du droit le plus élémentaire de l’écriture. L’auteur devient un acteur à part entière de l’histoire de l’esclavage, puisque « celui qui recueille des témoignages devient témoin à son tour« .

Et l’universalité dans tout ca? Difficile de l’atteindre quand on est si imprégné par son histoire personnelle. Cet universalisme prend une toute autre dimension avec Brival, qui y voit en quelque sorte la somme d’intérêts particuliers. « L’universel, c’est comme une banque de donnée historique » affirme-t-il. Ainsi, quand un artiste  témoigne, il témoigne en tant qu’homme, pour apporter sa contribution à la réalisation de quelque chose qui le dépasse…

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