« L’affaire de l’esclave Furcy » ou briser ses chaînes par la Loi!

Par Aïcha El Hammar Castano



L'esclave Furcy reconnu né libre!

Précis comme un journaliste. Curieux comme un  intellectuel. Mohammed Aïssaoui a écrit « L’affaire de l’esclave Furcy ». Furcy, esclave né à la Réunion, qui près de 30 ans avant l’abolition de l’esclavage (1848) exigea d’être reconnu  « né libre » au tribunal de grande instance de Saint-Denis. Son procès durera plus de 30 ans. Publié chez Gallimard, ce roman historique nous plonge dans  cet épisode méconnu mais essentiel de l’histoire de France. Il a reçu le prix Renaudot 2010, dans la catégorie Essai. Mohammed Aïssaoui était présent au Salon du Livre pour une séance de dédicace. « Les coulisses de la culture » l’a rencontré.

Comment vous êtes-vous intéressé à Furcy ?

Mohammed Aïssaoui – En tant que journaliste au Figaro, je lis des centaines de dépêches par jour. En 2005, l’une d’entre elles a particulièrement retenu mon attention. Il s’agissait de la mise aux enchères à Drout des archives du procès de « L’affaire de l’esclave Furcy ». Je m’y suis rendu sans imaginer que cela pourrait bouleverser ma vie. C’étaient des archives incomplètes du procès d’un esclave ayant fait un procès à l’Etat en 1817. En d’autres termes, il tentait de briser ses chaines par la Loi.

Combien ont-elles été vendues ?

Mohammed Aïssaoui –Elles ont été achetées 2100 € par les archives départementales de la Réunion. C’est ça le plus fou ! La même semaine, une énième photo de Robert Doisneau a été vendue 150.000 €.  Pour moi, l’échelle des valeurs n’était pas juste. Il s’agissait là de traces écrites uniques dans l’histoire de l’esclavagisme.

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette enquête ?

Mohammed Aïssaoui –Personne n’y prêtait grande attention.Naïvement, j’étais persuadé que dans les quotidiens ou mensuels il y aurait quelque chose là-dessus. Finalement, rien de probant n’a été fait. Je me suis lancé. J’ai choisi de faire une enquête dans l’histoire. A l’époque, je n’avais même pas d’éditeur. En plus, dans les archives il n’y avait pas la décision du procès. Je voulais savoir si cet homme d’un courage incroyable avait gagné ou pas.

A-t-il gagné ?

Mohammed Aïssaoui –Ca m’a pris 4 ans et demi d’enquête mais oui il a gagné ! Son procès a duré près de 30 ans. Pendant 18 ans, il était à l’Ile Maurice pour effectuer des travaux forcés. Il y avait été envoyé parce que les autorités françaises coloniales avaient peur que cette histoire ne fasse trop de bruit. Il a été libéré pour vice de forme parce qu’il n’avait pas été déclaré comme « meuble » à son arrivée à Maurice. Cet homme épatant qu’il était a ensuite fait fortune comme confiseur.

Quel était l’objet de sa plainte ?

Mohammed Aïssaoui – Il voulait que la Loi le reconnaisse « Né libre ». A quelques années de l’abolition de l’esclavage, son cas a du servir d’exemple. C’était tellement important pour lui que le jour de l’énoncé du verdict à Paris en 1843, il était présent pour entendre sa Liberté.

Quel homme était Furcy ?

Mohammed Aïssaoui – Sa mère était indienne. Tout le monde était fasciné par sa finesse et son intelligence.Ce qui est beau dans son parcours, c’est qu’il n’était pas n’importe quel esclave.  Au départ, il avait un statut d’esclave très enviable. Ce n’était pas un esclave de pioche qui travaillait dans les champs. Furcy était instruit, il faisait même la comptabilité de son maitre et était maitre d’hôtel. Son épouse était une femme libre. Mais malgré ses avantages, il a eu besoin de se battre. Je ne sais pas si j’aurais eu le même courage. Et puis, il ne faut pas non plus négliger le fait que ça a pu marcher grâce au procureur général Gilbert Boucher. Il a reçu Furcy et a tenu à l’aider. Lui aussi, s’est toute sa vie battu contre l’injustice.

Avez-vous rencontré des descendants de Furcy ?

Mohammed Aïssaoui – Toutes les parties tant du côté colon contre Furcy, que du procureur Boucher ou bien des descendants de Furcy, ont pris contact avec moi avec beaucoup d’émotions et beaucoup de joie. Je crois que la quête d’un passé, c’est profondément universel. Surtout les descendants qui se réclament de Furcy, je leur apportais des lettres manuscrites. Certains ont pleuré dans mes bras. Chez les Boucher, j’ai appris plein de choses notamment son combat en Corse contre le système mafieux. Et du côté des colons, ils ont été très bienveillants parce qu’étant à la base journaliste, je ne juge pas. C’est ce qui m’a d’ailleurs sauvé sur ce sujet si sensible.

On aurait pu s’imaginer que ce soit un écrivain réunionnais qui s’attelle à réhabiliter Furcy dans l’histoire. Vous êtes pourtant français et d’origine algérienne ?

Mohammed Aïssaoui – (rires) C’est vrai que la France est un pays d’étiquette. Mais à dire vrai, même à l’île de la Réunion, les gens étaient étonnés que ce ne soit pas un réunionnais qui enquête. Je suis finalement dépositaire d’une histoire qui ne m’appartient pas. En Outre-mer, la période de l’esclavage est encore très présente dans la conscience populaire. On célèbre son abolition et chaque année, c’est une grande fête.

Quel lien conservez-vous avec Furcy maintenant que le livre a été écrit, publié et plébiscité ?

Mohammed Aïssaoui – Pendant 2 ans et demi, je ne savais pas si j’irais au bout de son histoire. J’ai rêvé de lui, pensé à lui tous les jours sans exception. Aujourd’hui j’ai des amis à l’île de la Réunion. Le livre a eu un immense succès là-bas, j’ai été fait citoyen d’honneur. Des gens ont pleuré d’émotion. Une rue va être nommée en son honneur à Saint-Denis. J’y ai aussi créé un prix littéraire, « Le prix du roman métisse », parce que j’ai constaté qu’il manquait cruellement de liens entre la métropole et la Réunion. J’ai gagné quelques prix, jamais je n’aurais pu imaginer une aussi belle histoire. Aujourd’hui même si je n’y pense plus autant, il est toujours là.

Qu’est ce que cela signifie pour vous d’ avoir reçu plusieurs prix?

Mohammed Aïssaoui – D’abord, je ne m’y attendais pas du tout. C’est une immense reconnaissance. Etre nommé par de si grands écrivains comme Le Clezio ou Franz-Olivier Gisbert. Etre sur la liste du Femina… Je n’aurais pu l’imaginer. Vous savez, je suis journaliste et j’ai toujours du mal à ne pas faire le journaliste. Regardez, j’ai avec moi un cahier et j’ai envie de vous poser plein de questions…

Le Salon du Livre, ça évoque quoi pour vous ?

Mohammed Aïssaoui – Je suis très touché qu’un an après la sortie du livre, il continue à vivre. Les gens qui viennent me rencontrer me font part de leur ressenti. C’est un beau salon où tous les éditeurs sont représentés! Même si le débat reste parfois en surface tellement il y a de choses.

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