Le paradoxe Cioran

Par Lisa BEAUJOUR

Cioran, le pessimisme jubilatoire: le thème de la conférence sur Emil Cioran, donnée  lors de l’édition 2011 du Salon du Livre, contient déjà toute la problématique de ses écrits. «Son oeuvre se contredit, et nous devons l’accepter» affirme ainsi le professeur Sorin Alexandrescu durant ce colloque en l’honneur du centenaire de l’écrivain. Vendredi 18 mars, 14h : première partie de la conférence. Quatre spécialistes du sujet analysent tour à tour différentes facettes de la personnalité de Cioran. Grand écrivain roumain du 20ème siècle connu pour son pessimisme et son cynisme, il est l’auteur d’œuvres majeures dans l’histoire de la littérature contemporaine, comme La tentation d’exister ou encore De l’inconvénient d’être né. Retour sur un colloque qui rend compte de la complexité d’un auteur qui fascine encore aujourd’hui.

Début de la conférence : le modérateur Georges Banu, professeur à Paris 3, profite de l’occasion pour s’indigner de l’absence de plaque devant l’ancienne maison de Cioran, au 21 rue de l’Odéon, à Paris. Rien ne signale que l’écrivain a vécu dans cette maison. «Il faudrait changer cela».

Cioran, la contradiction comme élément de sens

Le premier intellectuel à s’exprimer est Sorin Alexandrescu, professeur à l’université d’Amsterdam et à Bucarest. D’après lui, les différents discours que tient Cioran tout au long de sa vie se contredisent les uns les autres. Mais cela ne signifie pas qu’il faille diviser son oeuvre: elle est à la fois paradoxale et unitaire. Il ne faudrait donc «pas chercher à différencier la phase française de l’écrivain de celle roumaine». Cioran est en effet un de ces rares auteurs qui a écrit en deux langues. Le début de son œuvre est composé en roumain, la fin en français. L’auteur adopte la langue française après son exil à Paris à la fin des années 30. Il affirmait que la langue française, grâce à sa syntaxe, permettait à celui dont ce n’était pas la langue maternelle de ne pas devenir fou.

«La contradiction est positive chez Cioran», affirme Sorin Alexandrescu. Pour lui, il faut chercher du sens à l’incohérence de son discours. L’universitaire liste trois antinomies présentes dans l’œuvre de l’écrivain. La première réside dans les formules paradoxales qu’il employait. En effet, seule la figure de l’oxymoron lui permettait d’exprimer la contradiction réelle qu’il ressentait vis-à-vis de lui-même. Cioran avait à la fois la certitude de se sauver par l’action et la conviction que l’action était inessentielle. Deuxième paradoxe inhérent à l’oeuvre du moraliste: un rejet des convictions passées qui ne s’accompagne pas de nouvelles convictions auxquelles se raccrocher. La pensée de Cioran est à l’opposée du doute cartésien ; il ne détruit pas ses croyances pour les reconstruire, mais pour rester nu et sans certitudes. Dernière contradiction: l’exil du philosophe loin de son pays d’origine, la Roumanie, ne l’amène pas à retrouver une nouvelle identité. Il ne s’intègre jamais à la France, et ne demande même pas la nationalité du pays. Pour Sorin Alexandrescu, le moraliste n’a pas choisi ce pays, mais s’y est établi par hasard. Il n’aimait pas vraiment Paris. « Au fond, Cioran a toujours été exilé, il ne s’est jamais senti chez lui », conclut l’intellectuel.

Fernando Savater, universitaire espagnol, prend la parole à son tour. Il a eu l’occasion de côtoyer  Cioran grâce à la thèse qu’il écrivait sur lui. « En Espagne, l’académie ne connaît pas Cioran », affirme-t-il. Son directeur de thèse pensait même qu’il lui mentait et avait inventé cet écrivain. Pour lui prouver le contraire, Fernando Savater écrit une lettre à Cioran. Réponse de ce dernier : «Vous savez, il a peut-être raison. Je ne suis pas sur d’exister vraiment ». Mais si le moraliste n’est pas reconnu par les autorités littéraires espagnole, il est le deuxième philosophe le plus connu du peuple. Juste derrière Aristote. Avec Fernando Savater, nous apprenons que Cioran n’était pas très doué de ses mains. Cela ne l’empêchait pas d’avoir des velléités manuelles, qui se soldaient par des désastres. L’universitaire se souvient en riant d’une bibliothèque que l’écrivain était fier d’avoir réalisé, mais qui était affreusement bancale.

Philosophie de l’hypocondrie

C’est à la correspondance entre Cioran et le traducteur et poète Armel Guerne que s’est intéressé Vincent Piednoir, un des auteurs du livre Cioran (éd. L’Herne). Cette correspondance, qui vient de paraître aux éditions de L’Herne, révèle le caractère hypocondriaque de l’écrivain.  Toujours enrhumé, il se lamentait constamment. Avec humour, toutefois. Il avait très peur des microbes et était extrêmement attentif de son hygiène de vie, allant même jusqu’à se soumettre à un régime alimentaire très strict. Dans ses lettres, il réprimande fréquemment Armel Guerne, dont la santé était très fragile, pour son insouciance. D’après Vincent Piednoir, pour Cioran, la maladie était la révélation du néant de soi et pouvait par là conduire à la création. L’auteur n’acceptait pas la mort : pour lui, c’est «l’ennemi qui gagne toujours mais auquel il est impossible de se soumettre», conte le spécialiste.

La tentation des salons

Cioran était un personnage complexe et ambigu dans tout ce qu’il touchait. Ses rapports avec les salons mondains n’ont pas fait exception à la règle. Comme l’explique Nicolas Cavaillès, traducteur du roumain et auteur d’une thèse sur Cioran, dans les salons, le philosophe était à la fois victime d’ennui et heureux d’être arraché à ses pensées. Il les courtisait sans vraiment les aimer. «Un dîner de plus de quatre personnes est une épreuve. Toute société me rend cafardeux», cite Nicolas Cavaillès. Etant pauvre, Cioran était néanmoins obligé de les fréquenter. Vincent Piednoir rappelle que le moraliste dit un jour : « Si ma mère ne m’avait pas fait bavard, je serais mort de faim ». Dans les salons, Cioran parlait quatre heures sans s’arrêter. Il en sortait épuisé, sans forces.

Fin des allocutions : c’est le moment du débat et des questions. Première demande : «Cioran parlait-il un français parfait à l’oral ?». C’est Nicolas Cavaillès qui se charge de répondre. L’écrivain parlait parfaitement français, mais il roulait les «r», une habitude dont il n’arrivait pas à se débarrasser et dont il avait honte. Autre question : «Quelle était l’attitude de Cioran dans la vie de tous les jours ? Conversait-il facilement ?». Fernando Savater, qui l’a bien connu, affirme qu’ «il avait un sentiment à la fois tragique et comique de l’existence». Malgré des écrits étaient très noirs, il était extrêmement drôle. Quand il racontait une histoire, le moraliste en cherchait toujours le ridicule, pour faire rire. Sorin Alexandrescu confirme cette idée : « dans la vie de tous les jours, Cioran n’était pas l’auteur de ses œuvres ». Il était  très gai, ne prenait rien au sérieux. Une auditrice intervient pour rappeler que Cioran tenait un salon sui generis dans sa chambre rue de l’odéon, aidé par sa femme Simone Boué. Fin de cette première partie de la conférence.

Les coulisses de la culture espèrent que vous en avez appris un peu plus sur Cioran, l’homme qui passa sa vie à conseiller le suicide par écrit et à le déconseiller à l’oral.

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