Alice Revanand ou le langage du corps

Par Sarah Rozenblum

« Comment dit-on…Vous savez, le sentiment d’être en phase avec quelque chose ? » « Harmonie, cohésion, symbiose… ? » « Oui, tout à fait, symbiose est le bon mot ! »…
La silhouette longiligne d’Alice Renavand se dessine au loin. Elle marche avec souplesse et élégance. Les premières paroles échangées sont accueillantes et amicales. Elles donnent le ton de l’interview, qui n’aura rien d’un entretien impersonnel. En me guidant à travers le Palais Garnier, elle me présente spontanément aux danseurs étoiles croisés sur le chemin qui nous mène à sa loge. La discussion se poursuit sur son parcours au sein du corps de ballet de l’Opéra et son rapport à la danse. Alice Renavand répond aux questions avec application. Les mots employés sont simples mais bien choisis. Puis, la précision fait place à l’hésitation.

Les mots lui font peu à peu défaut. Elle formule une phrase, se ravise, sonde la pièce du regard pour y puiser son inspiration. Ses formulations lui semblent inappropriées, ses mots, mal choisis.  Elle se dit impuissante à verbaliser ses émotions. Elle reconnait préférer communiquer par le langage du corps. Elle accompagne son discours de gestes, comme si les mots dénaturaient sa pensée et le mouvement en restituait l’authenticité. Ses gestes témoignent d’une émotion qu’un autre s’attacherait à exprimer par le verbe.  Ils sont de plus en plus nombreux à mesure que l’entretien progresse et que les questions abordées deviennent personnelles.

Le naturel prime chez cette jeune femme. Elle se montre enjouée, attentive et patiente. Devinant le désir inavoué de son interlocutrice, elle la conduit spontanément sur la scène de l’Opéra Garnier et dans le foyer, haut lieu de la danse où se rendent les danseurs avant leur entrée en scène.  Ses vêtements sont à son image: simples, légers, sans ornement superflu. Sa jupe ample, souple, légère, épouse les mouvements de son corps. Elle suggère, plus qu’elle ne dévoile, des jambes fines et musclées qui me reprochent subtilement de les maintenir immobiles. Cette jupe d’une belle couleur émeraude, cousue de ses propres mains, s’inspirent des robes qu’elle revêtait pour danser les ballets de Pina Bausch. Discret hommage rendu à la chorégraphe allemande qui l’a portée sur le devant de la scène et lui a confié ses premiers grands rôles. Cette jupe manifeste son attachement aux ballets contemporains, qui délaissent le traditionnel tutu au profit de costumes moins rigides et mettent en valeur le corps des danseurs plus qu’ils ne le contraignent. Ces longs cheveux noirs viennent accentuer la mobilité de sa silhouette. Ils font d’elle une figure mouvante et mystérieuse.
Ses ballets « de prédilection » révèlent en creux son rapport à la danse.  Ils délaissent les morceaux de bravoure traditionnels. Ils mettent en lumière la force interprétative de l’artiste. Le jeune homme et la mort, chorégraphié par Roland Petit en 1946 sur un livret de Jean Cocteau, est  une œuvre où le pantomime se mêle à la danse. Ballet fulgurant qui mêle amour, cruauté, désœuvrement et fébrilité. La Dame aux camélias, ballet néoclassique chorégraphié par John Neumeier en 1978 d’après le roman d’Alexandre Dumas fils, puise sa force dans l’émotion dégagée et suscitée par les danseurs. Alice Renavand apprécie également La bayadère, chorégraphiée par Marius Petipas en 1877, repris par Rudolph Noureev en 1992. Œuvre envoutante, empreinte de mystère, aux parfums orientaux, aux gestes lascifs et sensuels, éclatante de beauté et de modernité. Les ballets contemporains de Pina Bausch (notamment Le Sacre du Printemps (1975), Orphée et Eurydice (1975)) et de Mats Ek lui tiennent également à cœur. La danse y côtoie le théâtre et l’opéra. Chaque mouvement y trouve une intensité dramatique et une plénitude inégalées. Des pièces où le danseur se fait le reflet déformant et éclairant du spectateur. Elle  danse un rôle en s’inspirant de ses expériences personnelles.  La Belle au bois dormant ne fait pas partie des rôles qu’elle souhaite interpréterau motif qu’elle « ne se reconnaît pas dans le rôle d’une jeune fille de seize ans ». Elle aime les ballets plus intimistes, exigeant de l’interprète une sincérité émotionnelle et un abandon de soi total.

Entre la scène de l’Opéra Bastille et celle du Palais Garnier, où nous nous rendons, elle avoue préférer la première à la seconde.  « Parce que l’on n’y sent pas le public ». Parce que la tension entre les spectateurs et les danseurs y est moins palpable. A  Bastille, la configuration de la salle est telle que le public n’empiète pas sur l’espace des artistes. Sa présence se fait moins sentir. Curieux paradoxe pour celle qui aime interpréter des ballets contemporains, qui, on l’a dit, se font l’écho du spectateur en traitant de l’amour, de la haine, du désenchantement et de la mort. Elle préfère engager un dialogue avec les danseurs présents à ses côtés plutôt que de puiser sa force dans le public. Elle privilégie ainsi une danse réflexive, qui n’engage que les personnes présentes sur scène.

Alice Renavand donne l’impression de s’être affranchie de la tutelle de l’opéra. D’ailleurs, elle n’exclut pas de le quitter sitôt sa carrière finie et refuse de s’orienter vers l’enseignement une fois sa retraite atteinte  « afin de ne pas infliger à d’autres ce qu’elle a subi ». Elle parle non sas amertume des traditions passéistes de l’Opéra, de la valorisation obsessionnelle du corps et du culte permanent des apparences. Si elle n’a pas (trop) souffert de la rigueur de l’Ecole de danse du fait de ses facilités naturelles, et parce que, précise-t-elle non sans fierté, elle était celle « qui écrasait tout le monde », il lui était difficile d’affronter le regard impitoyable de ses professeurs, à l’occasion des nombreux concours auxquels on soumet les danseurs de tout niveau.  Elle ne se félicite pas moins des récentes évolutions qu’a connues l’Opéra. Elle les attribue à la directrice de la danse, Brigitte Lefèvre., en fonction depuis 1995. Celle-ci fait appel à des compagnies étrangères, incluent au répertoire de l’opéra des ballets modernes, s’attache à en démocratiser l’accès, etc. Alice R. incarne le renouveau de cette prestigieuse institution. Sa rigueur et sa persévérance en font d’elle une héritière. Son audace et son ouverture rendent compte de l’évolution de l’Opéra. Elle personnifie la vague de modernité qui déferle sur l’opéra, dont on espère qu’elle ne refluera pas de sitôt et qu’elle portera Alice au rang d’étoile.
Autant dire au pays des merveilles.

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2 réponses à “Alice Revanand ou le langage du corps

  1. Un article fluide et intense dont on se délecte… Alice Renavand a bien de la chance de se voir ainsi présentée. Ou à relire le papier, Sarah a-t-elle eu bien de la chance d’avoir été présentée à Alice…

  2. Pingback: Le petit bilan d'actu, S05 EP17 - Danses avec la plume - L'actualité de la danse

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