La Trinité laïque de Bertrand Rosenthal

Par Elise Stern

Mais où veut-il en venir ? « C’est le coin des enfoirés » me confie-t-il de sa voix éraillée. C’est ainsi qu’il désigne, un sourire timide aux lèvres, presque gêné, la table haute sur laquelle reposent trois livres poussiéreux et visiblement anciens. Trois livres. Les dimensions sont hétéroclites, les années d’existence ne se comptent plus, les provenances sont variées. Trois religions. Les Dieux sont hétéroclites, les années d’existence ne se comptent plus, les lieux de culte sont variés. Il s’excuse et justifie l’appellation, car les religions, si elles ne sont pas la cause de tous les conflits, en ont tout de même exacerbés plus d’un. Cet effort pour rapprocher la Bible, le Coran et la Torah et les laisser régler leurs affaires entre eux est significatif de la personnalité de Bertrand Rosenthal.
Journaliste pour  l’AFP (l’Agence France Presse) depuis 1978, il a voyagé dans le monde entier, ou presque, avec un objectif en tête : découvrir puis divulguer la vérité sur les pays et les gens qui l’entourent.
Comme le racontent ses amis ou comme on le lit dans son dernier livre, Bertrand Rosenthal est un homme qui prend le temps d’apprendre l’histoire d’un pays afin de s’immerger dans sa culture. Il refuse les préjugés et les récits déjà écrits pour vendre. De son regard bleu calme, souligné par des cernes qui témoignent de la difficulté de certaines expériences, émane une capacité de réflexion qu’il a toujours mise au service de l’information. Il regrette d’ailleurs que les journalistes aient de moins en moins le luxe de s’accorder ce temps d’analyse et de critique sur leurs dépêches. Si Internet et les nouveaux moyens de communication offrent de formidables opportunités pour propager les nouvelles partout dans le monde et rendent la censure plus difficile, ils posent l’instantanéité comme gage de qualité. Quelle fiabilité créditer alors à cette recherche de l’immédiateté et du buzz médiatique ?

Passionné quand il me parle de ses voyages et cynique quand il dénonce les hypocrisies politiques, Bertrand s’enflamme à plusieurs reprises et se lève de son fauteuil en velours vert, dressé contre la bêtise humaine. Sa voix emplit la grande pièce, ses mains se mettent en mouvement, appuient ses propos avec ampleur, et sa prestance n’en est que renforcée. On a du mal à croire qu’il ait commencé le journalisme par hasard, tant ce métier semble lui tenir à cœur.

Alors qu’il exerce un boulot administratif pour une université qui ne mobilise pleinement ni sa maîtrise des langues, ni ses compétences en gestion, ni son DEA d’économie internationale, des amis le poussent à postuler à l’AFP. Bertrand est embauché à l’heure de la généralisation des ordinateurs qui conduisit l’agence à passer de trois à quatre équipes de journalistes sur ses desks afin d’assurer au mieux l’information 24 heure sur 24.  La nécessité de moderniser le service Afrique de l’agence quelques années après la fin de la décolonisation accélère ensuite la situation grâce à l’intervention de Véronique Decoudu, qui, chargée de cette tâche délicate, décide d’envoyer les jeunes sur le terrain afin de les éprouver un peu. L’année 1981 commence ; Bertrand part au Tchad. Il a alors 27 ans et c’est son premier grand reportage. Là, il est confronté à la guerre, la pauvreté, et aux cohorte de réfugiés qui s’ensuivent. Il comprend l’importance de la vie en côtoyant la mort. Que ce soit lorsqu’il est arreté à la frontière en sortant du pays , ou lorsqu’un enfant-soldat lui pointe le canon de son arme sur le ventre, le choc est violent et la peur bien présente. Mais la détermination du journaliste est déjà là, et il parvient à se sortir de toutes les situations, non sans une certaine dose d’astuce. Elle lui sera utile à de nombreuses reprises. Seul blanc à N’Djamena, Bertrand se trouve aussi face à une population dont les réalités quotidiennes sont la faim et la guerre. Ceci explique qu’à son retour il soit pris à la gorge par la société occidentale de surconsommation. De ce voyage il ramène une sculpture africaine, un sao acheté là-bas, et une idée : repartir. Il a vingt-sept ans et c’était son premier reportage, sans doute celui grâce auquel il y en a eu tant d’autres.

Bertrand Rosenthal est resté reporter à l’AFP pendant plus de trente ans et il est toujours en service actuellement. Sa dernière affectation (au Mexique) s’est achevée en 2008. L’AFP, une des agences qui produisent les dépêches à la source de nombreux médias du monde entier,  a pour objectif la plus grande neutralité et la plus grande impartialité possible dans les informations qu’elle transmet. Au premier abord, on a du mal à concevoir comment Bertrand a pu se conformer à cet impératif, lui qui semble si prompt à s’engager, dénonçant la force implacable des institutions fournissant des chiffres officiels enjolivés, pestant contre la lâcheté de certains organismes humanitaires et refusant l’illusion qu’une guerre puisse être « propre ». D’où l’écriture de son dernier livre, C’est toujours la vie qui gagne, dans lequel il « se lâche » enfin et revient sur quelques épisodes de sa vie journalistique, révélant ce qu’il n’avait pas la possibilité de mettre sous forme de dépêches AFP. Ecrire ce livre n’a pas été facile pour autant. Il lui a fallu mettre son nom, introduire le « je » dans son récit et parler un peu de lui. Au fil des pages comme au cours de l’entretien qu’il m’a accordé, je ressens la pudeur et la retenue de l’homme qui ne parvient vraiment à être à son aise que lorsque la conversation tourne autour du métier de journaliste, des défauts des politiciens ou de la situation internationale. Mais il se défend de l’adjectif « engagé », du moins pas (plus) en politique. De fait, Bertrand a eu des aventures politiques et syndicales mais il ne garde aujourd’hui de son expérience aux jeunesses communistes puis au PCF que quelques contacts et des beaux souvenirs. Il a adhéré au PCF en 1969, à un moment où les mairies communistes de banlieues lui semblaient être « les seules à faire quelque chose ». C’est donc bien le niveau local qui déterminait son engagement, et il n’a jamais cherché à faire le lien entre les réalités françaises et soviétiques. Il considère à posteriori cette période comme très enrichissante même s’il n’a pas hésité à quitter le parti en 1977, au moment où il s’est senti trahi par la volte-face sur la défense nucléaire française,  et par les tensions à l’approche des élections présidentielles, lui qui privilégiait les législatives. Depuis, il n’a jamais éprouvé l’enthousiasme et l’envie nécessaire pour se réengager en politique. Aujourd’hui, il ne milite plus que pour les journalistes, victimes selon lui d’une persécution, pris pour cible lors des conflits et très peu protégés. Il relève notamment le harcèlement des journalistes et contacts locaux, indispensables à la transmission des informations, lors de son voyage à Mexico en 2009. C’est le constat de l’aggravation de la situation qui l’attriste et le pousse, après beaucoup d’hésitations, à  écrire son livre, paru d’ailleurs en premier au Mexique (sous le titre Siempre gana la vida).

Un autre but de son livre (avoué dans la dédicace) est d’arriver, enfin, à raconter ses voyages à son fils, François. Il allume une cigarette et avoue que son fils lui a toujours demandé des détails sur ses aventures et qu’il n’a jamais vraiment réussi à lui en parler comme ils l’auraient tous les deux voulu. Son fils a beau n’avoir jamais vécu avec lui, Bertrand fait en sorte de garder un contact régulier. Ce qui est encore plus nécessaire maintenant que François fait ses études de médecine en Croatie. Ça n’a évidemment pas été facile pour Bertrand de concilier une vie privée stable avec ses multiples (et longs) déplacements ; c’est peut-être la raison pour laquelle il vit seul dans son appartement parisien, en plein cœur du Marais. L’impression de solitude est renforcée par l’absence de photographies sur les murs pourtant encombrés de tableaux en tout genre. En réalité, ces toiles sont plus qu’un choix esthétique ; chacune a été offerte ou peinte par un ami du journaliste. La vie de Bertrand Rosenthal, les gens qu’il a connus, les lieux qu’il a visités sont racontés par les objets et œuvres d’art dans son appartement. Bertrand est le lien invisible, celui qui assorti une poignée de lances africaines, un tableau assez classique de danseuses et des peintures plus sauvages et colorées représentants des taureaux ou encore des singes. Mais il n’a même pas accroché ce qui semble être la seule photographie de son appartement, l’image noir et blanc d’un enfant en uniforme. Il me la montre et me raconte un peu son histoire familiale. Il s’agit de son père, André, né en France de parents juifs, immigrés au début du XXème siècle. L’engagement du grand-père de Bertrand Rosenthal dans l’Armée française « pour se prouver qu’il était français » laissera André orphelin. Quoique d’une autre manière, la mère de Bertrand sera aussi éprouvée par la mort. Bourgeoise, fille de commerçants spoliés lors de l’occupation, elle perd son premier mari et sa fille. Elle rencontre ensuite André et ils s’installent en Normandie, à Caen, avant de revenir en banlieue parisienne avec leurs deux enfants, Bertrand et Richard, qui n’ont jamais été très proches.

Pendant son enfance dans les cités parfois difficiles du 92 et du 94, Bertrand développe très vite une grande curiosité pour le monde qui l’entoure et un grand intérêt pour la lecture. Sa bibliothèque en témoigne : couvrant un pan entier de mur du sol au plafond, les étagères supportent des centaines d’ouvrages écrits dans toutes les langues parlées par Bertrand (et elles sont nombreuses), sur tous les thèmes possibles Il a tout lu, « sauf ceux-là », dit-il en désignant une pile d’une dizaine d’ouvrages. Je souris, presque prise de vertige en pensant au temps nécessaire à toute cette lecture… une vie. Et mon sourire s’élargit lorsque je lève les yeux et que j’observe, dans la mezzanine surplombant le salon, une autre bibliothèque, quoique plus modeste. Pourtant, il a du mal à expliquer d’où lui vient ce goût pour les livres. Ce n’est pas un héritage familial en tout cas, même si ses parents ont toujours accepté de lui en acheter des collections entières, à l’époque reçues exemplaire par exemplaire , un chaque mois. Ainsi, il lit tous les genres, sans discrimination. Même s’il a des préférences, comme la littérature classique russe qui occupe à elle seule un rayon entier. Elle plait tellement à Bertrand qu’elle lui a donné, enfant, l’envie de parler le Russe. La maîtrise de cette langue l’a peut-être sauvé, par exemple lorsqu’il a du négocier avec des policiers lors de son reportage en Roumanie en 1984. Plus encore, c’est pour pouvoir l’apprendre qu’il est allé faire ses études dans le prestigieux lycée Janson de Sailly au cœur du 16ème arrondissement. Il devait faire l’aller-retour tous les jours avec sa mobylette… Mais, déjà à cette époque, les trajets de Bertrand ne se limitaient pas à la région parisienne ; un sac sur le dos, il exprime tout son intérêt pour l’histoire et la politique internationale en voyageant, surtout dans les pays de l’Europe de l’Est.

Il ira encore plus à l’Est quelques années plus tard, notamment pour un poste en Tchétchénie en 1995 qui marque sa reconnaissance officielle par la profession. Comptant parmi les seuls journalistes à avoir suivi le conflit russo–tchéchène, il a reçu le prix Albert Londres pour avoir, une fois de plus, vécu l’horreur de la guerre et la peur d’y laisser sa peau. Il critique souvent le manque d’implication et d’efficacité des organismes et associations en tout genre qui sont présents sur les lieux de combat, ce qui ne l’empêche pas de reconnaître et de saluer le courage quotidien de certains. Il en est ainsi pour le docteur D., un chirurgien rencontré au Tchad qui participe à hauteur de ses moyens à rendre la situation moins insupportable ; pour John Kaiser, prêtre américain mort au Kenya pour avoir osé critiquer les autorités ou encore des journalistes mexicains persécutés dès qu’ils enquêtent sur la drogue. Lui-même, malgré les problèmes et les pressions qu’il a parfois subis, n’a pas cédé à la lâcheté. A Cuba par exemple, où il était en poste jusqu’en 1992, il défie, non sans une certaine insolence, son « ami » Fidel Castro en écrivant un livre, Fin de siècle à la Havane (co-auteur, Jean-François Fogel) qui lui vaudra d’être persona non grata dans ce pays qui l’a tant marqué et qu’il a tant aimé.

C’est peut-être ce courage et cette impétuosité qu’il admire aussi jusque dans les courses taurines, dont il est un adepte, comme pour justifier les nombreuses références aux taureaux sur les tableaux de son appartement. Dans l’arène d’une corrida, l’homme et l’animal tournent en rond ; mais chaque seconde qui passe les rapproche de la fin du combat. Bertrand les préfère aux hommes politiques, qui, lâchés dans leur arène, tournent aussi en rond, sans jamais changer de direction ni apprendre de leurs erreurs. Le combat recommence, éternel et sans issue tandis que les spectateurs s’endorment et que les pays dérivent. Tous les voyages de Bertrand lui laissent l’impression que les expériences passées sont inutiles, que « l’Histoire bégaie ».

Pourquoi continuer alors ?

La passion de Bertrand Rosenthal semble entretenue par trois intérêts, qui remontent à son plus jeune âge et ne cessent de le faire réagir. Trois raisons de se lever chaque matin. Certaines exercent leur pouvoir le temps d’une journée, d’autres des années. Trois raisons de continuer à se battre. Certaines mènent à de vraies réussites, d’autres à des déceptions cuisantes.  Quoiqu’il en soit, Bertrand vit par et pour les livres, les voyages et les gens. Mais ne sont-ils pas simplement les trois faces d’une plus grande passion, celle de la vie ? Car après tout, c’est toujours elle qui gagne…

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Une réponse à “La Trinité laïque de Bertrand Rosenthal

  1. J’ai lu déjà une belle critique d’Assouline, je suis doublement convaincue! très envie de lire ce livre, quel type!

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