Florence: le choix de La Grande Sophie

Par Camille Maestracci

Tout juste le temps de boire un jus de fruit après les derniers réglages sonores que l’artiste nous suit dans un vaste bureau de l’Institut français de Florence. C’est dans ce même édifice, le magnifique Palazzo Lenzi que La Grande Sophie, accompagnée de Jeanne Cherhal, donnera son dernier concert transalpin cet été, après Naples et Rome. La grande dame fait des pas de géants. Baignée très tôt dans la musique, elle lâche ses études d’art et décide de se consacrer à la scène. Elle y fait ses premiers pas, simplement avec sa guitare et sa voix. Presque trente ans après, la voici rayonnante, trois disques d’or, plusieurs tournée et divers festivals en poche, sans compter son passage dans des salles mythiques comme Le Zénith ou l’Olympia, à Paris. Aujourd’hui, à peine remise d’une tournée dans toute la France et au Canada, la chanteuse-auteur-compositeur débarque en Italie pour un court séjour avant de repartir en studio, le prochain album étant prévu pour 2012. Deux de ses nouveaux titres ont d’ailleurs été présentés en exclusivité au public italien.

Carrière, notoriété, musique, politique: La Grande Sophie a partagé les conceptions de son art aux Coulisses de la Culture. Rencontre avec un des plus beaux succès de la chanson française.

Vous avez une carrière très riche même si vous êtes encore jeune. Avez vous déjà des regrets ?

Difficile a dire… J’ai pris mon temps. Mon parcours était avant tout un parcours initiatique où j’ai  beaucoup appris. Le fait de commencer par la scène, c’était important pour moi. Donc ça m’a peut-être pris plus de temps car je me suis cherchée, j’ai essayé des choses. Mais tout m’a été utile donc finalement je referais pareil si je devais tout recommencer.
Mes études d’art aussi (aux Beaux-Arts de Marseille, ndlr) m’ont ouvert vers d’autres musiques. J’ai découvert Cathy Berberian, Meredith Monk: des musiques plus expérimentales. Ca je ne le regrette pas du tout. Ça m’a été utile dans la façon dont je conçois la scène. Quand je pars en tournée je jette un oeil sur tout, je donne mon avis sur tout, les lumières, etc. Et quand par exemple je vais voir une expo, il m’arrive de repérer une idée que l’ont peut inclure dans le spectacle. J’ai éduqué mon regard en faisant cette école et ça me sert dans ma carrière musicale.

Justement, à propos de vos prestations scéniques (Victoire de la Musique catégorie Révélation Scène en 2005, ndlr), comment prépare-t-on un spectacle ?

Cela dépend de la scène. Dans une petite salle comme celle de l’Institut français de Florence (80 places, ndlr), je tiens compte de la proximité avec le public. Après ça dépend des jours et des moments, on  joue avec son humeur. Moi j’aime jouer avec le public donc je laisse aussi une grande part à la spontanéité et à ce que je ressens sur le moment. Je ne peux jamais tout à fait prévoir ce qu’il va se passer. Quand c’est une grosse scène, là, il y a plus d’espace donc on on va jouer davantage avec la foule, c’est différent. Peut-être que dans les petits lieux on joue plus avec l’intime tandis que sur les grandes scènes on utilise davantage la grandeur des choses.

Cette foule vous fait-elle parfois un peu peur ?

Non, je réussis à trouver assez vite mes repères maintenant. En revanche ce qui peut être très gênant  c’est de ne pas avoir de contact tactile avec le public. Quand il y a une clôture qui nous sépare par exemple, j’essaie toujours de trouver un chemin pour aller à sa rencontre. Selon les lieux c’est plus ou moins évident mais la plupart du temps, quand il y a des barrières dans une salle, j’insiste pour les faire enlever.

On parle de barrières physiques mais qu’en est-il de l’autre barrière, celle de votre notoriété, qui vous sépare de l’individu lambda ?

Heureusement j’ai la chance d’avoir un public très respectueux. Je n’ai jamais eu de problème. Il arrive que je me fasse aborder et c’est assez touchant. Ça peut même être assez gênant finalement. Parfois je suis plus rouge que celui qui m’aborde ; je peux aussi avoir cette timidité là.

Concernant votre style de musique, vous dites ne pas aimer vous restreindre à un cadre en attribuant un nom à ce que vous faites. Pourtant vous avez inventé la “kitchen miousic”…

Oui, c’était au début! Quand je faisais de la musique avec ce que j avais, j’utilisais des petits jouets. La “Kitchen miousic” c’est faire de la musique comme le quotidien, comme on fait une recette. C’est une façon de démystifier le concept même de musique. On peut faire de la musique juste avec sa voix. On peut trouver plein de choses rien qu’avec son imagination. La musique, c’est d’abord de l’imagination. Il ne faut pas avoir peur de l’aborder et pouvoir l’explorer.

Vous démystifiez la musique comme si elle était accessible à tous. Mais vous-meme bénéficiez d’un certain talent, vous jouez de la guitare par exemple. Peut-on être artiste/chanteur sans être musicien ?

Oui tout à fait, et j’en connais. C’est vrai que moi je joue de la guitare, je fais mes maquettes à la maison. Je cherche ce que je veux et j’arrive à le réaliser pour le montrer ensuite à des musiciens qui vont le transformer, l’améliorer certainement. Mais en tout cas j’arrive à donner une couleur. Mais je connais des gens qui, uniquement avec leur voix, enregistrent les parties qu’ils veulent entendre. C’est pour ça que je parlais d’imagination tout à l’heure. Le plus difficile c’est de formuler ce qu’on a en tête. Et puis aujourd’hui on a les moyens techniques pour donner vie à ses idées plus facilement, avec les ordinateurs, etc.

Entrons dans un registre plus politique: êtes-vous satisfaite de la politique vis-à-vis de la musique en France ?

Oui, assez. Concernant le prix des billets, quand je prépare une série de concerts, je parle avec mon tourneur pour que le prix des places soit accessible. Je pense que c’est important de surveiller ça. C’est une envie aussi de ma part que tout le monde puisse venir! Pour ce qui est du prix des CDs, je me suis déjà battue avec mon label (AZ/Universal, ndlr) pour qu’il le baisse aussi. Je pense que ce serait bien que, comme pour le livre, on mette sur le CD une TVA plus basse. Les gens en achèteraient certainement  davantage.

Que pensez-vous du téléchargement de la musique ?

Je pense qu’on est encore dans une période charnière. Les site d’écoute gratuite comme Deezer, Spotify, etc, sont utiles pour faire découvrir la musique, mais la question se pose dans un avenir proche : comment un artiste va-t-il être rémunéré ? Tout ça m’inquiète un peu.
En revanche ce qui est utile dans le téléchargement – légal – c’est que la musique ne prend pas de place chez soi. C’est vrai, c’est un énorme gain de place! Et en même temps, quand on a un CD on s y attarde plus…

Vous-même continuez à acheter des CDs ?

Honnêtement, j’en achète beaucoup sur Itunes… Mais il m’arrive aussi d’acheter le vrai produit. L’autre jour j’ai découvert un groupe en Islande et j’ai acheté leur CD sur place. Mais c’est vrai que j’ai tellement de CD à la maison que parfois je cherche à gagner de l’espace !

Puisqu’on en parle, quelle musique écoutez-vous ?

En ce moment je suis tombée complètement dingue du groupe islandais FM Belfast ! C’est un collectif de pop/électro. que j’ai découvert sur scène ; un groupe dont j’aime beaucoup l’énergie. On a envie de danser, de sauter quand on les écoute ! En ce moment je n’ai d’oreilles que pour eux! J’ai aussi acheté le disque de la chanteuse L et j’aime beaucoup le disque d’Alex Beaupain.

Et la musique italienne, puisque nous sommes à Florence ?

Je connais les tubes des années 80. Mais peut-être parce qu’encore une fois, à cette époque, il y avait plus d’import-export. Je connaissais « Sara perchè ti amo », Albano & Romina Power… J’aime toujours écouter ça d’ailleurs, j’ai ma petite compile de chansons italiennes que je continue d’écouter ! Et puis des classiques comme Paolo Conte.

Est-ce un handicap aujourd’hui de chanter en français ?

En ce moment je remarque que c’est très à la mode de chanter en anglais. Beaucoup de groupes se lancent en anglais. Moi je ne suis pas du tout bilingue donc…pour moi c’est excitant d’essayer d’écrire en français parce qu’à la base c’est une langue moins ronde que l’anglais, plus difficile. C’est un exercice quotidien où l’on fait tourner les mots. J’aime bien qu’il y ait un sens et que ça sonne. Quand j’y arrive je suis satisfaite car c’est peut être un petit peu plus compliqué.

Est-ce que la France est un pays fermé sur lui, qui rechigne à exporter sa musique ?

C’est vrai que la musique française voyage beaucoup moins qu’à l’époque de chanteurs comme Barbara, Juliette Greco ou encore Georges Moustaki. J’ai l’impression que ces chanteurs là, même à l’époque des yé-yé, faisaient le tour du monde! J’ai tout de même l’impression que ça revient un peu en ce moment. Je suis contente d’être ici à Florence par exemple, ça prouve bien quelque chose !

Êtes-vous une chanteuse engagée ?

Non. Je sais ce que signifie être engagée ; pour moi, c’est un plein temps. Mon père est quelqu’un de très engagé. Justement, après avoir baigné dans une famille très impliquée socialement et politiquement, j’ai cherché autre chose. Ça ne veut pas dire que je ne vote pas, je suis touchée par certaines choses, je ne suis pas insensible à la vie. Après, aller réellement tout le temps sur le terrain, prendre une carte dans un parti, ça ne fait pas partie de mon tempérament. Alors que mon père, lui, est engagé à fond dans des actions, il était syndicaliste, etc.

Est-ce difficile d’être une femme dans ce milieu ?

C’est vrai qu’à la base, c’est un milieu beaucoup plus masculin. Je le ressens moins aujourd’hui mais quand j’ai commencé à tourner dans les cafés, les tous petits lieux, je ne croisais pas beaucoup de filles. Mais maintenant, depuis environ cinq ans, il y a une émergence féminine d’auteurs-compositeurs. Il y avait beaucoup d’interprètes avant, mais là il y a vraiment un jaillissement, même si l’on reste toujours minoritaires par rapport aux garçons. Cependant il y a un panel assez différents de filles, je trouve, avec chacune sa singularité.
Il faut savoir bien s’entourer en fait. Moi je n’ai pas de problème particulier dans le milieu car j’ai fait des choix sur les personnes qui m’accompagnent, des musiciens avec qui je m’entends. Il ne faut surtout pas se laisser imposer des choses…

Crédit photo: Flikr/CC/Kmeron

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